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22oct2016

Appel à contribution de la Revue Française de Gestion

  • By Adrien Peneranda
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Entre audit, impact et performativité de la recherche en gestion

Retrouver du sens ?

Rédacteurs invités :
Jean-Luc Moriceau (Institut Mines-Télécom/Télécom Ecole de Management/ETHOS),
Hervé Laroche (ESCP Europe)
Rémi Jardat (IAE Gustave Eiffel, UPEC, IRG)

Date limite de soumission : 1 février 2017

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La course à la publication, la « guerre des étoiles », la dévalorisation des livres amènent beaucoup d’entre nous, chercheurs en gestion à l’imaginaire trempé dans le modèle de singularités (orienté vers l’originalité, l’ambition intellectuelle, l’histoire des idées…), à éprouver de plus en plus de difficulté à trouver du sens dans notre activité (Aggeri, 2016). Il en va de même pour nombre de managers, responsables publics ou étudiants qui estiment que la recherche en gestion est souvent trop éloignée de leur expérience, de leurs préoccupations et de leur imaginaire. Lorsqu’elle se boucle en système, cette course à la publication ne tend-elle pas alors à entrainer tous les acteurs, notamment chercheurs, directeurs de laboratoire, rédacteurs en chefs, maisons d’édition, dans des pratiques suicidaires pour la profession ? Pour survivre ou prospérer, tout concourt en effet à privilégier un contact au mieux superficiel avec le terrain, à abandonner toute approche en profondeur ou qualitative, à éviter les mises en contextes historiques ou les prises de positions singulières, les débats avec les grands auteurs, ainsi qu’à une écriture formatée et appauvrie. Cependant cette course ne menace-t-elle pas notre profession de prolétarisation au sens de Stiegler (2009) : perte de savoir-faire, de savoir penser, de savoir rédiger ? Et si ce modèle était dépassé, quel autre modèle à venir pourrait nous redonner du sens ?
Comment comprendre cette impression de perte de sens ? Devenant moins institutions et plus organisations, les établissements d’enseignement supérieur de gestion doivent constamment démontrer leur légitimité et rendre des comptes de leur utilité. Leurs performances sont continûment auditées, ce qui a des effets sur les subjectivités et sur la vie même de ce qui est ainsi contrôlé (Power, 1997 ; Strathern, 2000). Progressivement, l’évaluation et l’accountability de la recherche en leur sein se déplacent non plus principalement sur le nombre de publications mais aussi vers son ‘impact’ et vers sa performativité. Ce déplacement peut conduire à une extension de la bulle d’audit et de sa prégnance vers encore plus de normalisation, de standardisation et de comptes à rendre. Cependant, l’effet du gonflement de l’audit dépend de la façon dont il est pratiqué et dont les acteurs s’en emparent. Mais ne peut-il également être l’occasion d’une réflexion sur la responsabilité et la pertinence de la recherche, sur l’apport des sciences de gestion à la société et à l’économie, leur aptitude à créer une société plus juste, inclusive et cohésive ainsi qu’une économie plus dynamique et inventive ? Ce déplacement pourrait permettre de retrouver du sens dans notre recherche, et c’est cette hypothèse dont nous voudrions débattre dans ce dossier.
Avoir un impact, c’est créer de la différence, faire que les choses ne soient plus tout à fait les mêmes dans le monde de la recherche, dans les pratiques ou dans la société. Et se soucier de l’impact de sa recherche, c’est se responsabiliser sur les effets de ses écrits sur la
construction de soi des individus, la construction sociale des organisations, le type de société qu’elle contribue à créer : des pratiques plus performantes, plus justes, plus solidaires, plus humaines… La pertinence de notre recherche a toujours été en débat. La pertinence fut revendiquée au nom d’une critique progressiste, avant de désigner une recherche facturable, et pourrait aujourd’hui représenter une forme d’engagement social (Letiche et Lightfoot, 2014).
Vouloir avoir un impact, c’est ne pas seulement faire un constat ou une analyse, mais vouloir que son écrit ait un effet sur ce dont il parle, qu’il soit performatif. La question de la performativité de la recherche a été mise en avant par Callon (1998, Muniesa et Callon, 2009) en économie, et a été reprise récemment en sciences de gestion (cf. Cabantou et Gond, 2011 ; Dumez et Jeunemaître, 2010). Il s’agit de savoir si les modèles conçus par les chercheurs se traduisent dans les pratiques effectives des acteurs par la mise en place de dispositifs sociotechniques. Cette question s’est toujours posée différemment en sciences de gestion qui a pour une part de son projet la conception d’outils de gestion et qui a une longue tradition d’interventions et de recherche action. Cependant la question de la performativité elle-aussi réclame débat. L’attention portée sur l’impact demande certainement d’élargir cette perspective aux effets sur les subjectivités et les performances sociales (Butler, 1990, 1997), de voir nos écrits comme des actes qui, dans certains contextes, constituent la réalité (Searle, 1995) ; et surtout ne pas se limiter à l’effet intentionnel d’un écrit sur une population cible. L’écrit performatif est intertextuel, produit des effets non intentionnels et par différents canaux et dépasse toute cible (Derrida, 1972, 1990). Et on peut alors se demander quels seraient les critères de qualité et de validité pour une recherche performative et non constative.
Pourtant justement, pour qu’une recherche ait un impact, qu’elle soit performative, ne faut-il pas qu’elle soit issue d’une longue fréquentation avec le terrain, qu’elle fasse entendre une pluralité de voix, qu’elle s’enracine dans les grands débats en sciences humaines ? Peut-être aurait-elle alors intérêt à refléter et prendre part aux grands débats de notre société, à s’ouvrir par exemple aux questions soulevées par le care, le genre, le postcolonialisme, etc. Peut-être qu’à la rigueur des construits elle gagnerait à ajouter de bonnes histoires (Dyer et Wilkins, 1991), à travailler son style (Van Maanen, 1995), à multiplier ses supports (y compris les formats longs comme les livres et les essais), à s’autoriser la transdisciplinarité. Et, plutôt que de simplement identifier des « gaps », à vibrer en débats, controverses et dialogues.
Le souci de l’impact et de la performativité pourraient ainsi nous encourager à retrouver un certain sens de l’engagement, voire de l’activisme, les prises de position courageuses, l’impertinence intellectuelle. À écrire des textes performatifs, à s’ouvrir aux affects, à viser un savoir contaminé (Stewart, 1991). Mais en même temps vient le risque de se compromettre pour avoir une influence, d’outrepasser son rôle pour exercer du pouvoir, de favoriser un militantisme idéologique. On pourrait argumenter que le pouvoir de l’université tient avant tout dans son absence de pouvoir direct, dans son indépendance de tout pouvoir (financier, politique, religieux, médiatique, idéologique ; cf. Derrida, 2001). Une certaine éthique de l’impact est probablement à inventer ou à retrouver.
Finalement, les questions de l’impact et de la performativité de la recherche en gestion ne sont-elles pas celles du sens de l’enseignement supérieur et de ce qu’est un professeur (de celui qui fait « profession d’engagement », idem) ? Un sens pour les acteurs à retrouver ou à réinventer mais en tout cas à débattre, sans nostalgie romantique et sans concession pour l’excellence corporative (Readings, 1997). Les questions de l’impact et de la performativité en seront-ils l’occasion ?
Pour ce dossier, nous sommes principalement intéressés par la question du sens. Nous invitons les réflexions sur l’audit, l’impact et la performativité dans la mesure où elles croisent
la question du sens. Les questions suivantes sont indicatives des réflexions attendues, mais ne sont bien entendu pas exhaustives.
• Quelle est l’histoire ou la généalogie de ce qui fait sens dans la recherche en gestion ? Ce sens diffère-t-il selon les aires géographiques/culturelles ? Devrait-on distinguer le sens selon les parties-prenantes (chercheurs, revues, managers, entreprises, pouvoirs publics, étudiants, honnêtes hommes) ? Y a-t-il un effet de génération ? Ces sens sont-ils conciliables ?
• Quels sont les effets de la croissance de la société de l’audit, du tournant vers l’impact ou la performativité sur le sens de la recherche en gestion ? La vulgarisation apporte-t-elle un supplément ou un appauvrissement de ce sens ?
• Qu’est-ce qui fait plus spécifiquement le sens de la recherche en gestion ? Faut-il le chercher dans l’accroissement de la compétitivité du pays ou des organisations ? Dans sa façon de se tresser avec les actions des managers et de toutes sortes d’actants ? Dans la conception de dispositifs sociotechniques construisant des réseaux d’acteurs ? Dans les multiples connexions liant le texte à l’action ? L’envisager comme création d’un sens partagé, permettant aux acteurs de communiquer et se coordonner ? Comme tramage entre conception et connaissance ? Comme projet disciplinaire ? Comme bras armé du capitalisme assurant prestige et autorité à ceux parlant en son nom ?
• Le sens dépend-il du type, du positionnement ou des méthodes de recherche ? Quels sont les effets des contraintes de publication, des modes d’évaluation, des sources de financement ? L’ouverture à une pluralité de styles peut-il accroître les possibilités de sens ou augmenter l’impact ? Comment écrire autrement le monde par l’action discursive et non discursive du chercheur ?
• Comment le sens est-il relié avec la mission et le fonctionnement pratique des universités et des grandes écoles, avec le métier de chercheur ou de professeur ?
• Quel partage du sensible (Rancière, 2000) sous-tend la production actuelle de sens en recherche ? Quelles pratiques, méthodes ou expérimentations peuvent modifier ce partage ? Quelles voix n’ont pas le droit à la parole ?
Références bibliographiques indicatives
Aggeri, F. 2016, L’obsession de la productivité et la fabrique du chercheur publiant, Le Libellio d’ AEGIS 12 (2), pp. 21-32.
Butler, J., 1990, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, New York: Routledge.
Butler, J., 1997, Excitable Speech: A Politics of the Performative, New York: Routledge.
Cabantous L. et Gond J.-P., 2011, “Rational Decision Making as Performative Praxis: Explaining Ratinality’s Eternel retour”, Organization Science, Vol. 22, n°3, pp. 573-586.
Callon, M., 1998, The Laws of the Market, Oxford: Wiley-Blackwell.
Derrida J., 2001, L’Université sans condition, Paris : Galilée.
Derrida, J., 1972, “Signature événement contexte”, in Marges de la Philosophie, Paris: Éditions de Minuit, pp.367-393
Derrida J., 1990, Limited Inc. a.b.c., Paris : Galilée.
Dumez H & Jeunemaitre A., 2010, “Michel Callon, Michel Foucault and the « dispositif »: When economics fails to be performative: A case study”, Le Libellio d’Aegis, 2010, 6 (4), pp.27-37
Dyer, W., & Wilkins, A., 1991, Better Stories, Not Better Constructs, to Generate Better Theory: A Rejoinder to Eisenhardt. The Academy of Management Review, 16(3), 613-619
Laugier, S., 2004, « Acte de langage ou pragmatique ? », Revue de métaphysique et de morale 2/2004 (n° 42) , p. 279-303
Letiche H. et Lightfoot, G., 2014, The Relevant PhD, Rotterdam: Sense Publisher.
Muniesa, F. & Callon, M., 2009, “La performativité des sciences économiques”, in P. Steiner & F. Vatin (Eds.), Traité de sociologie économique. Paris, Presses Universitaires de France, pp. 289-324.
Power, M, 1997, Audit Society: Rituals of Verification, Oxford: Oxford University Press.
Rancière, J, 2000, Le Partage du sensible, Paris: La Fabrique éditions.
Readings, B., 1997, The University in Ruins, Cambridge MA : Harvard University Press.
Searle,J., 1995, The Construction of Social Reality, New York: The Free Press.
Stewart K., 1991, “On the Politics of Cultural Theory: A Case for « Contaminated » Cultural Critique”, Social Research, 58 (2), pp. 395-412.
Stiegler, B., 2009, Pour une nouvelle critique de l’économie politique, Paris : Galilée.
Strathern, M., 2000, Audit Cultures: Anthropological Studies in Accountability, Ethics and the Academy, Cambridge : Routledge.
Van Maanen, J., 1995, « Style as Theory », Organization Science, vol. 6, n°1, pp. 133- 143.
Modalités de soumission
Les articles doivent être déposés avant le 1 février 2017 sur le site Internet de la RFG http://rfg.revuesonline.com/appel.jsp (« soumettre votre article en ligne ») en mentionnant dans la lettre d’accompagnement le titre du dossier : « Dossier RFG –Recherche en gestion ». Ils devront respecter les consignes de la RFG disponibles sur : http://rfg.revuesonline.com.
Tous les manuscrits soumis dans le cadre de cet appel à contributions feront l’objet d’une évaluation en « double aveugle » suivant les standards de la Revue française de Gestion. Ils devront respecter les consignes éditoriales de la revue, disponibles sur : http://rfg.revuesonline.com. Des formats plus originaux, tels des essais, sont bienvenus dans la mesure où cela apporte de nouvelles possibilités de sens, et seront évalués selon les mêmes modalités.

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